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Une grande partie d’ingénieurs du son débutants ont baigné dans la pop (rock, hip-hop, musique électronique) et sont très peu familiers avec le monde de la musique classique. Comme dans beaucoup de domaines, si vous n’avez pas une bonne compréhension des notions de base, du vocabulaire, des règles et des conventions, simplement par votre langage et votre façon de procéder, ceux qui vous entourent se rendent rapidement compte si vous êtes à votre place ou pas. Dans un monde où la confiance est essentielle, ils ont besoin de savoir qu’ils peuvent vous faire confiance ainsi qu’à vos oreilles. Je vais partager avec vous quelques observations de mes premières expériences comme technicien travaillant avec des musiciens classiques. La dernière fois j’ai parlé de quelques concepts de base et cette fois-ci je vais me concentrer plus sur la prise de son elle même.

 

1) La technique d’enregistrement stéréo la plus utilisée.


Tandis qu’en musique Pop on doit pouvoir être compatible mono, la musique « classique » doit avoir un bon son en stéréo, on ne s’inquiète pas de la compatibilité mono. La conséquence directe est dans le placement de vos microphones stéréo. Les paires de microphones espacés (qu’on appelle AB) sont en général privilégiées en musique classique par rapport aux techniques compatible mono coïncidente (tel XY ou MS). Des paires espacées donnent un son agréable à la musique car les sons arrivent avec un léger décalage aux microphones et l’auditeur a une impression d’espace. D’autre part, les techniques de microphones coïncidentes donnent un son plus stable, plus fidèle, plus serré, plus analytique mais aussi plus sévère et moins spectaculaire.
Même si en théorie une paire de microphones est tout ce qu’il vous faut, pour plusieurs raisons des microphones supplémentaires peuvent être utilisés. Pas exemple, le clavecin ou la harpe peuvent être perdus dans l’enregistrement d’un orchestre et donc un microphone supplémentaire peut être utilisé uniquement pour cet instrument. Ce microphone qu’on appelle microphone d’appoint sera ensuite ajouté au gout à la paire stéréo principale et sera panoramisé (« panned ») pour refléter la position de l’instrument dans l’orchestre.

 

2) Les chanteurs d’opéra : régler le gain en répétition


Au sujet de l’opéra, il y a aussi des défis qui viennent quand on travaille avec des chanteurs d’opéra. Que ce soit pour enregistrer un concert ou juste une session en studio, vous n’aurez pas la chance de faire plusieurs prises avec les chanteurs. Si c’est un concert, utilisez le temps de répétition pour régler le gain du préamplificateur et prenez en compte que les chanteurs ne donnent pas tout en répétition, conservant leur voix et leur énergie pour le concert. Parfois quand on enregistre un concert il n’y a même pas de répétition pour calibrer vos gains puisque l’orchestre, les chanteurs et le chef d’orchestre ont besoin de ce temps pour travailler autre chose. Laissez beaucoup de réserve dynamique (« headroom ») pour que le préamplificateur ne sature pas (« clip ») pendant la performance. Si on parle d’un enregistrement en studio, il est préférable de prendre le temps de faire une répétition pour vous permettre de fixer le gain tout en laissant les chanteurs conserver leur voix et leur énergie pour les vraies prises. Vous n’obtiendrez probablement pas plus que trois prises de la part des chanteurs.

 

3) Préamplificateurs et microphones propres : gamme dynamique


Que vous enregistriez un concert ou juste une session de studio, vous devez utiliser des préamplificateurs très propres qui permettent une grande gamme dynamique (« dynamic range ») afin d’avoir assez de réserve dynamique (« headroom ») pour les fortes crêtes. Par exemple, dans une session pop, votre niveau général peut moduler autour de -20dBFS avec les crêtes à -10dBFS, tandis que pour une session d’opéra le niveau général sera plutôt de -40dBFS avec les crêtes à –10dBFS. Voilà pourquoi les microphones et préamplificateurs utilisés pour une session d’enregistrement pop seront trop bruyants pour une session « classique ».

 

4) Lire les partitions, rapidement.


En théorie une session d’enregistrement a un réalisateur, quelqu’un qui mène la danse. Le réalisateur connait la pièce qu’on enregistre et peut donner des commentaires sur le son que vous captez : peut-être qu’on n’entend pas assez un des instruments, peut-être que le champ stéréo est trop large, peut-être qu’on n’entend pas assez de réverbération. Le réalisateur peut demander que les musiciens refassent une prise d’une section particulière de la pièce. La présence d’un réalisateur présente l’avantage de vous libérer de cette responsabilité. Parfois si les musiciens vous engagent pour enregistrer, ils n’ont pas forcément de réalisateur et cette tâche vous incombe. Cela veut dire que vous devrez savoir lire les partitions et la pièce peut être complexe avec plusieurs portées pour de multiples instruments… C’est très utile si vous savez lire rapidement et que vous pouvez suivre les musiciens, vous pourrez ainsi prendre des notes sur la partition au sujet des différentes prises ce qui vous aidera pour le montage.

 

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Voici deux portées d’une partition orchestrale. Les instruments sont indiqués à la gauche de la partition.

 

5) Enregistrez tout


Plus l’orchestre est grand, plus la session coute cher. Les musiciens sont peut-être syndiqués et ne voudront probablement pas passer une heure supplémentaire non payée pour refaire des parties moins que parfaites de l’enregistrement que vous êtes en train de faire. Dans le cas des concerts il n’y aura vraisemblablement qu’une prise et si certaines parties n’étaient pas exécutées parfaitement, vous pourrez peut-être sauver une enregistrement si vous aviez aussi enregistré la répétition (en présumant qu’il y en avait une). La répétition que vous avez enregistrée vous donne une deuxième prise (ou portion de prise) dans laquelle piger au moment du montage et vous pourriez sauver la session grâce à ceci. Cela veut dire qu’il faut s’installer rapidement, avant l’arrivée des musiciens et le début de la répétition. S’il y a des ajustements à faire de votre part (choix de microphone, placement de microphones), faites les rapidement afin de pouvoir enregistrer dès le début de la répétition et enregistrer le plus possible.Enregistrez tout. N’attendez pas à la dernière seconde pour appuyer sur le bouton « record ». Aussi ne vous pressez pas pour appuyer « stop ». Laissez beaucoup de temps à la fin de chaque enregistrement afin de capter la fin (« tail ») de la réverbération. Je m’assure que les musiciens fassent du bruit ou commencent à parler à la fin de chaque prise avant d’arrêter l’enregistrement. Ne vous fiez pas à certaines musiques contemporaines qui peuvent inclure des parties de silence ou des sons bizarres qui sont dans la partition.
Si vous enregistrez un concert, avant que l’orchestre commence à jouer, enregistrez le son de la pièce (« room tone ») avec public. Vous en aurez peut-être besoin pour les transitions : si vous vous trouvez contraint à utiliser les enregistrements de la répétition vous aurez peut-être besoin d’utiliser les sons d’ambiance du public pour faire un raccord avec le reste de la performance enregistrée.

 

6) Enregistrement en sections


Les budgets d’enregistrement restreints de nos jours se traduisent par des enregistrements en sections plutôt que du début à la fin. Le cout des répétitions peut être élevé et les producteurs peuvent choisir de les sacrifier quand ils planifient leur budget. Cela met plus de pression sur les musiciens et par conséquent plus de pression sur l’ingénieur du son. Dans votre DAW, vous aurez besoin de placer des marqueurs clairement identifiés auxquels vous pouvez facilement vous référer, puisque vous aurez peut-être besoin de faire des petits montages rapides. On a l’impression que la logique du producteur est qu’il sera moins cher de passer du temps dans le studio à faire de le montage des différentes sections de l’enregistrement une fois les musiciens partis plutôt que d’essayer d’enregistrer le morceau au complet.

 

Conclusion


Vous ne devriez pas feindre de connaitre la musique classique. Dans le monde compétitif du génie du son, c’est dommage de devoir refuser un contrat pour du « classique » simplement parce que vous n’êtes pas familier avec le genre. Comme pour tout, la clef est dans la préparation : écoutez la musique. Je vais parfois à la bibliothèque pour emprunter plusieurs versions d’une même pièce (orchestres différents, enregistrements différents) et je lis toujours la pochette de l’album. Il y a souvent beaucoup d’information et elles servent de bons guides pour une écoute critique avec écouteurs de qualité. Il y a rien de tel que la vraie prestation par contre donc allez à un spectacle de l’orchestre symphonique près de chez vous. Beaucoup d’orchestres cherchent à attirer un jeune public en offrant un rabais conséquent donc il y a surement une bonne affaire qui vous attend.

 

Le masculin a été utilisé pour alléger le texte.

 

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